Les religions

D’oùviennent les religions? Pourquoi tout le monde et sa soeur ont leur propre religion? À quoi (mis à  part le fait de porter des trucs foireux sur la tête) servent les religions? Comment se sent-on en tapant sur Raà«l avec une pelle à  neige?

Une vie ne suffirait pas pour répondre à  toutes ces questions. Ne disposant que de mon heure de lunch, nous nous bornerons à  examiner les bases de toutes les religions.

I

Il était une fois… Or donc…

Un jour, il n’y avait rien.

Puis, il y eut des grands-pères. Pas que les grands-pères ne soient venus au monde en cette qualité, mais le fait de grandir et d’avoir des enfants qui ont des enfants à  leur tour mène en fin de compte à  la grandpèritude.

Les religions viennent des grands-pères.

Les grands-pères adorent regarder jouer les enfants en fumant leur pipe. Euh… Les grands-pères adorent fumer la pipe en regardant jouer les enfants (c’est mieux comme ça). Voir jouer les jeunes apporte la réconfortante certitude qu’ils ne sont pas en train de pisser dans les choux ou de chasser les moufettes à  mains nues*. Quant à  la pipe, ses doux effluves de décharge municipale en feu éloignent les importuns.

* Surtout que les moufettes préhistoriques pesaient au-dessus de quarante kilos.

Mais chaque village a son jeune curieux qui cherche les réponses et ne trouve mieux que son aîné pour y répondre. Un jour vint la première question, celle qui allait tout changer.

— Pépé? D’oùvient le vent?
Pépé, entre deux chasses de mammouth, avait eu le temps de penser à  beaucoup de choses.
— Tu sais, le vent est un ensemble de mouvements de masses d’air qui sont provoquées par deux phénomènes se produisant simultanément: un réchauffement inégalement réparti de la surface de la planète par l’énergie solaire et la rotation de la planète.
— Euh…
Junior repartit jouer. Dix minutes plus tard, il revenait cependant à  la charge.
— Pépé je veux savoir… qu’est-ce qui cause le vent?
— Les différences de pression qu’on note sur le globe terrestre sont dues à  un réchauffement différentiel entre plusieurs points.
— Euh…
Au fil des jours, Junior revenait sans cesse à  la charge et Pépé commençait vraiment à  en avoir jusqu’au rebord du bonnet.
— Et toi, Junior, l’odeur de la pipe ne te fait pas fuir?
— Non Pépé, lorsque j’étais bébé on m’a échappé dans la crotte de chèvre.
— Shit.
— Oui Pépé. Dis Pépé, c’est quoi le vent?
Pépé chercha un moyen de se débarrasser définitivement de la peste bipède.
— Le vent vient… de l’esprit du vent.
— Ooooooohhhh! fit Junior, impressionné.
Le truc s’avéra très efficace pour se défaire des nuisances avec rapidité au cours de semaines suivantes.
— Dis Pépé?
— L’esprit du Soleil.
— Ooh! Et puis c’est quoi Pépé?
— L’esprit des marées.
— Ahh! Je me demande…
— L’esprit de la lune.
— Waaaaa…

Les esprits étaient nés.

Invention pratique, les esprits faisaient véritablement fureur et bientôt même les adultes venaient poser des questions, à  la grande irritation de Pépé.
— Illustre ancêtre, pourquoi les récoltes sont-elles si mauvaises?
— Pfff. J’ai l’air d’un horticulteur ou quoi?
— Pépé, nous devons savoir pourquoi.
— Chépas moi. L’esprit des récoltes est fâché?
— Horreur! Qu’avons-nous fait pour mettre l’esprit des récoltes en colère?
— Pfoua! Il m’a dit qu’il détestait quand on empêche les vieux de lire le journal. Ça ne vous pas envie d’aller méditer ça?
— Bien, grand ancêtre. Nous ferons tout ce qu’il faudra pour rendre l’esprit heureux.
— Ah?
— Que devons-nous faire d’autre pour apaiser la colère de l’esprit?
— Hum, j’aimerais bien… non, je veux dire que l’esprit veut que vous m’apportiez un steak de mastodonte avec une bière préhistorique. Une offrande, quoi.
— Nous y allons tout de suite, Pépé!
— Appelez-moi Shamane.

Shamane vécut heureux et en relative paix pendant de nombreuses années. Juste avant sa mort, il fit venir Junior et lui transmit son secret.
— Une bullshit pour les contrôler tous.
Une phrase que Tolkien trafiquerait plus tard à  ses fins.

II

Papy adorait fumer la pipe, boire du vin et en général dégager des effluves gazeux tout en rigolant. Depuis des années, on le considérait comme un sage et on venait de loin pour lui poser des questions. Comme on lui apportait souvent des cadeaux en échange de sa lumière, il s’en accommodait.

Un jour arrive un enfant du village avec une question. De mauvaise grâce (parce que les enfants n’ont pas d’argent et se spécialisent dans les questions vaches), Papy laisse entrer la jeune plaie.
— Mon père dit que son patron est un gros nul.
— C’est probablement vrai, mais malheureusement, presque tout le monde doit supporter un patron. Allez, bonne journée.
— …
— T’es encore là ? Tu as envie que j’invoque l’esprit du tonnerre ou quoi? Dégage, ti-gars.
— Les esprits, ils ont un patron?
Papy manque de s’étouffer dans son vin et ouvre des yeux de crevette*.
— Qwaaaaaa?
— Qui est le patron de l’esprit du vent?
— Euh… c’est un… dieu?
Le visage de Ti-gars s’illumine.
— Ah ouais! Un dieu! C’est quoi?
— C’est comme un esprit, mais… euh… plus fort. Ouais c’est ça. Et plus grand. Et plus puissant. Très puissant.
— Et comment il s’appelle le dieu du vent?
— Pardon?
— Il a bien un nom… comme le patron de mon père.
— Jean-Paul**. Il se nomme Jean-Paul. Et le dieu des tempêtes c’est … Léon**.
— Waaaa! Super!

Papy sent l’odeur du gain.

* J’ai vraiment la prose chatoyante ce matin.
** Afin de protéger les innocents, des noms fictifs ont été employés.

Nouvelle tendance oblige, les esprits passent de mode et on ne parle bientôt plus que des dieux. Papy organise de grandes soirées oùil raconte des histoires à  propos des dieux et de leur aventures. L’avantage des dieux, c’est qu’on peut leur donner le rôle qu’on veut et changer d’idée le lendemain soir, ce qui arrive souvent quand Papy est trop saoul et que sa mémoire défaille.

Le succès est tel que Papy embauche bientôt des sages pour raconter les gloires du dieu Albert et sa descendance qui dirigent la destinée des hommes.

Un soir, Alain, un des sages embauchés, s’approche de Papy.
— Franc succès, hein?
— Et comment! exalte le vieux.
— L’argent doit couler à  flot.
— Comme de l’eau!
— Ben justement, moi et les gars on trouve qu’on est pas assez payés.
— Pardon?
— On fait pratiquement tout le travail et on ne ramasse que des miettes.
— C’est normal, arrêtez de vous plaindre. C’est quand même moi qui ai inventé tout le système, non?
— Faites pas suer, des panthéons de dieux, j’en invente comme je respire.
— Ben c’est ça. Fous le camp très loin avec ta bande et inventez vos propres dieux.
— C’est exactement ce que je vais faire! Ça fait longtemps que je veux visiter Rome!

III

Gégé est un artiste dans la vingtaine. Il aime bien fumer le cigare, boire un coup et danser. Il ne pense qu’à  la faire la fête. Il le surnomme le pro-fête. Il gagne sa vie en amusant les foules. Il raconte des histoires et en exécute des tours de magie. Parfois quand l’argent lui manque, il disparaît deux ou trois jours pour cuver son vin.

Un type ordinaire, quoi.

On ne mentionnerait même pas Gégé dans notre étude si ce n’eut été d’un dimanche matin ou il relevait d’une soirée particulièrement bien arrosée.

Imaginons la scène. Gégé se réveille lentement. Quand il ouvre les yeux, il a l’impression de se noyer dans la lumière et le crâne veut lui fendre. Il s’assoit péniblement et boit un verre d’eau avec deux petits cailloux parce l’aspirine n’est pas encore inventée. Quand il se rend compte que l’une des fans se tient à  côté de lui, il a envie de gerber, mais se retient pour ne pas avoir à  nettoyer le sofa.

Au moins, la jeune fille est mignonne, ce qui lui donne la force le saisir la guenille qu’elle lui tend pour s’essuyer le visage
— Hé! C’était pour un autographe!
— Désolé ma jolie. Je fais ça à  quel nom?
— Madeleine, mais laissez tomber, elle est toute tachée maintenant.
— Le maquillage de scène, ça fait ça.
Gégé pose un caillou refroidi sur son front.
— Vous savez que vous êtes mon idole.
Il s’adosse en fermant les yeux.
— Ah, vraiment.
— Oh oui! Je vous suis dans toutes vos tournées!
Ah bon. Une groupie.
— C’est très bien. Maintenant, laisse-moi dormir, ma belle.
— J’ai toujours voulu savoir: quels dieux vous ont fait don de tout ce talent?
Le mal de bloc insoutenable prive Gégé de son imagination.
—Dieu.
— Mais quel dieu?
— Dieu dieu. Dieu tout seul. Est-ce j’sais moi?
— Un seul dieu! Il n’a pas d’enfants?
D’un geste, Gégé veut ligne faire signe qu’il veut dormir, mais elle n’entend rien.
— Moi, je…
Madeleine ouvre de grands yeux et sort en reculant. Il a dit: Moi. Quand ses amies vont savoir qu’elle connaît de fils de dieu!!!
— Tsss, et dire que j’ai embauché un soldat romain comme garde du corps. Sa prime, il va pouvoir faire une croix dessus.

Suaire de Turin

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